Le réveil des piémonts. Taez et la révolution yéménite morein French, to be published in : "Le Yémen, tournant révolutionnaire", édité par Laurent Bonnefoy, Franck Mermier, Marine Poirier, et Michel Tuchscherer (Karthala/CEFAS 2012) |
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Le réveil des piémonts. Taez et la révolution yéménite
Vincent Planel
À paraître en 2012 dans : Le Yémen, tournant révolutionnaire, édité par Laurent Bonnefoy, Franck Mermier, Marine Poirier, et Michel Tuchscherer (Karthala/CEFAS)
Nous sommes le 15 février 2011, dans les premières semaines de la révolution yéménite. Les jeunes de la Place du Changement à Sanaa organisent leurs premiers cortèges, et affrontent d'autres manifestants, largement recrutés par le régime dans les régions tribales pour soutenir le Président de la République. Les premiers lancent : « Ali Saleh dégage! » ; les seconds répliquent : « Les burghulîs dégagent! ». Le mot burghulî est un sobriquet désignant les gens de Taez, et plus largement de cette région montagneuse intermédiaire que l'on appelle le Bas Yémen, frontalière avec l’ex‐Yémen du Sud. Cette marque de mépris régionaliste suscite alors la réprobation de parlementaires de l'opposition et une réaction officielle du parti au pouvoir1. Le parti islamiste al‐Islâh apporte son soutien à la contestation. Le vendredi suivant, la grande prière sur la Place du Changement est dirigée par ‘Abd Allâh Sa‘tar, figure importante de ce parti, originaire de ‘Amrân sur les Hauts Plateaux. Dans son prêche, il met en garde les autorités contre la tentation « d’utiliser la mentalité régionaliste pour diviser les rangs du peuple ». Il déclare : « Les burghulîs sont les meneurs de la révolution, de la pensée et du changement »2. Taez apparaît d’emblée comme un front excentré du soulèvement3. Après le massacre du 18 mars à Sanaa, le régime concentre une large part de la répression sur Taez. Dans l’ensemble du Yémen, des cortèges défilent avec notamment pour mot d’ordre la défense de cette ville et de sa région. Cette situation culmine avec le massacre du 30 mai, lorsque le sitin de la Place de la Liberté à Taez est dispersé en pleine nuit dans la violence : les tentes sont incendiées et écrasées par les bulldozers de l'armée, avec plus de cinquante morts et un millier de blessés. Dans tout le pays, les manifestants clament : « Nous sommes tous des Taezis ! »4. Sur internet et dans les
14 October, 18 février 2011, consulté le 13 juin 2011. 2 http://marebpress.net/news_details.php?sid=31405, Mareb Press, 25 février 2011, consulté le 25 mai 2011. 3 « Awwal shahîd fî Ta'iz, 18 fibrâyir, Mâzin al‐Budhayjî. Barâ'at ibn al‐qariyya wa shahâmat ibn al‐rîf. [Le premier martyr à Taez le 18 février, Mazîn al‐Budhayjî. L'innocence d'un enfant du village et la noblesse d'un enfant de la montagne.] ». http://marebpress.net/news_details.php?sid=36227&lng=arabic, Mareb Press, 29 août 2011, consulté le 29 août 2011. 4 D'autres épisodes de répression susciteront des slogans analogues, notamment de solidarité avec le Sud.
1 http://www.14october.com/news.aspx?newsno=3003757,
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médias nationaux, on parle dorénavant de « l'holocauste de Taez » (marhaqa ou hûlûkûst Ta'izz)5. Pourquoi le « printemps arabe », dans sa version yéménite, produit‐il cette focalisation soudaine sur Taez ? Il y a d'abord une explication sociologique : l'investissement de Taez dans l'éducation. Les Taezis représentent une part très importante de la population étudiante de la capitale, et se trouvent donc nombreux sur la Place du Changement de Sanaa. Mais il y a évidemment une dimension supplémentaire : quelque chose semble avoir changé dans la conscience historique nationale6 : dorénavant les Yéménites identifient Taez à cette modernisation qu’ils appellent de leurs vœux, en même temps qu'ils se projettent dans un avenir commun. Pour qui s'intéresse à la place de Taez dans l'histoire et la société yéménite, ce moment politique particulier apparaît comme une rupture. Car jusque‐là, la ville avait en général un statut bien plus ambigu. Pour rappeler la centralité de Taez, il suffit d'observer la géographie des montagnes yéménites. Taez est située à 1 400 m d'altitude sur un carrefour en forme de « selle de cheval », sur la route commerciale traditionnelle entre la Tihâma et Aden, la mer Rouge et l'océan Indien7, et au point de passage entre deux massifs montagneux : au nord, les montagnes de Ibb, et au‐delà les Hauts Plateaux avec Sanaa ; au sud, le djebel Sabir (3 000 m) et la Hujariyya, qui forme l'arrière‐pays du port d'Aden et un réservoir de population dans l'histoire de son peuplement. Cette centralité a conduit l'imam Ahmad à faire de Taez sa capitale, de 1948 à 1962. Le Bas Yémen est aussi la zone la plus fertile et densément peuplée du pays. Le gouvernorat de Taez compte à lui seul 2,4 millions d'habitants, dont officiellement 500 000 pour la ville proprement dite. Les Taezis investissent prioritairement dans le commerce et dans l'éducation, et exercent bon nombre de métiers manuels. Depuis Aden ils ont émigré vers le monde entier. D'autres flux de migrations internes se sont développés à partir des années 1970, de Taez vers les autres régions du pays. Jusqu’à aujourd’hui, les Taezis forment une « armée » d’instituteurs républicains qui partent enseigner dans les régions tribales les plus reculées. Par contre, ils délaissent les carrières militaires depuis déjà plusieurs décennies, et Taez n'a pas sa place dans le jeu politique tribal qui structure largement
al‐Habîb al‐'Azzî, « Hûlûkûst sâhat al‐huriyya bi‐ta'iz » [L'holocauste de la Place de la Liberté à Taez], http://yemen‐press.com/article323.html, 1er juin 2011, consulté le 12 octobre 2011. 6 Nous empruntons l'expression « conscience historique » à Jean Comaroff et John Comaroff, « Le fou et le migrant. Travail et peine dans la conscience historique d’un peuple sud‐africain », Actes de la Recherche en Sciences Sociales, vol. 94 n° 1, 1992, pp. 41‐58. Le présent texte s'inscrit dans une réflexion sur l'histoire « vue d'en bas », à partir d'investigations ethnographiques localisées à Taez. 7 Éric Vallet, L’Arabie marchande. État et commerce sous les sultans rasūlides du Yémen (626– 858/1229–1454), Paris, Publications de la Sorbonne, 2010.
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les équilibres politiques de la République yéménite. La centralité des Taezis dans l'économie et dans certains secteurs de l'État s'accompagne donc d'une forme d'invisibilité politique. D'ailleurs Taez semble difficile à situer politiquement : elle est méprisée par les Hauts Plateaux parce que perçue comme une région non tribale, au même titre que l'ancien Sud, mais les sudistes l'assimilent au Nord et aux dahâbisha8. Dans un paysage dominé par le clivage Nord/Sud, Taez peine à faire valoir son identité tierce. La réunification de 1990, qui aurait dû consacrer la centralité de la ville, a sonné le déclin de son dynamisme. Les Taezis sont prompts à dénoncer le complot ourdi contre leur ville par le Président Saleh et les tribus qui lui sont alliées. Mais cette perception passe sous silence le rôle clé que les Taezis eux‐mêmes sont amenés à jouer dans ce régime. Taez est insaisissable : faut‐il la rattacher à la montagne ou à la plaine? Faut‐il la considérer comme une société tribale, avec les jeux de fission et de fusion de la morphologie segmentaire9 ? Ou bien a‐t‐on affaire à une société de métissages, travaillée par l'expérience de l'État moderne et de la stratification sociale ? Parce qu'elle se situe à l'interface entre deux écosystèmes culturels, cette « tribu de second rang » prête structurellement à de nombreux paradoxes et faux semblants10. Taez passe toujours un peu « au travers des mailles du filet ». Or voilà que les Yéménites se saisissent soudain de Taez, dans le cadre du mouvement révolutionnaire de 2011. Ils semblent y voir le cœur de la révolte, et la clé pour renverser le régime. Pourquoi cet intérêt, et comment comprendre les tensions qui se concentrent sur la région de Taez ? En quoi cette figure ambiguë du burghulî met‐elle en cause la légitimité politique du régime ? Loin de se réduire à un clash entre le conservatisme et le changement, cette polémique s'enracine dans une histoire sociale et culturelle complexe, qui nous plonge au cœur des ambiguïtés du Yémen républicain. I/ Le burghulî, révélateur des prémisses de la culture tribale Que signifie au juste le mot burghulî ? Pour le linguiste Julien Dufour, « le terme de lughlughî ou de burghulî est parfois appliqué par des gens du Nord à ceux qui ont une prononciation de type méridionale de /j/ et /q/ (…) ; chez certains en effet, le qâf a une sonorité souvent très proche du ghayn /gh/ et aisément reconnaissable »11. Selon cette explication, fréquemment avancée par les Yéménites eux‐mêmes, le mot imiterait une prononciation dialectale particulière. Mais le mot appartient aussi à l'arabe commun : le
8 Voir la contribution de Franck Mermier dans cet ouvrage. 9 Ernest Gellner, Les Saints de l’Atlas, Saint‐Denis, Bouchène, 2003 (1e éd. anglaise 1969). La segmentarité, définie à l'origine par Durkheim, se caractérise par une manière de concevoir la structure sociale par extension du vocabulaire de la parenté, indépendamment de l’État. 10 Gregory Bateson, « Une théorie du jeu et du fantasme », in Vers une écologie de l’esprit, Paris, Seuil, 1977, pp. 209‐224. 11 Julien Dufour, « Attitudes linguistiques et identités locales à Sanâ’ », Revue des mondes musulmans et de la Méditerranée, n° 121‐122, 2008, pp. 133‐144.
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dictionnaire classique lisân al'arab définit albarâghîl comme « les terres situées entre la montagne et la plaine » – ce que nous appelons en français les piémonts, et qui correspond tout à fait à la position intermédiaire de Taez. Le dictionnaire indique en outre une définition attribuée à l'imam Abu Hanîfa12 : albarâghîl sont « les terres situées à proximité de l'eau ». De plus amples investigations seront nécessaires pour comprendre l'introduction de ce terme dans le dialecte yéménite. Mais de ces définitions contradictoires en apparence, il se dégage d’ores et déjà une certaine cohérence structurale, qui appuie notre lecture de ce moment politique. Replaçons‐nous dans l'organisation symbolique de l'espace telle qu'on l'observe dans les montagnes yéménites, qui n'oppose pas simplement la montagne à la plaine mais, de manière plus systématique, la ligne de crête au talweg (ligne d'écoulement des eaux). Les villages sont implantés préférentiellement en hauteur, sur les crêtes où ils dominent leur environnement, et les habitations valorisées sont celles qui occupent les promontoires les plus exposés. C’est un trait structurel de la géographie humaine des montagnes yéménites, qui fait d’ailleurs leur charme pour les touristes. À l’inverse, les zones proches des cours d’eau sont systématiquement dépréciées. Comme le constate Tomas Gerholm13 : « pour les habitants des montagnes, les wadis sont de véritables marges de la société yéménite ». On affirme que l’air y est vicié, et on invoque des maladies induites par la proximité de l’eau. Cette suspicion renvoie en fait au fonctionnement traditionnel de cette société montagnarde, et à la manière dont le territoire domestique de chaque foyer et de chaque clan s’inscrit dans l’espace naturel. La préférence marquée pour les maisons surélevées et inaccessibles dérive d’un souci prosaïque de protection contre les incursions guerrières, mais aussi de considérations liées à l’honneur domestique et à la protection des femmes. Si la maison est construite à proximité d’une rivière où tout le village vient puiser l’eau, et qui sert de voie de communication, l’honneur domestique est plus vulnérable. À l’inverse, une maison retranchée sur un promontoire apparait comme un atout dans le jeu social14. Ainsi, ceux qui choisissent délibérément de vivre près de la rivière sont suspects a priori de jouer un autre jeu que celui de l’honneur, et ne seraient pas de « vrais hommes » (rijjâl). Au même titre que certaines professions dévalorisées (commerçants, artisans, travailleurs journaliers), ils préfèrent miser sur l’échange avec l'étranger plutôt que de se conformer à leur place dans le corps social local. Le lieu où ils habitent serait la preuve qu’ils n’ont pas d’honneur à défendre, et donc pas de position sociale, même pas au bas de la hiérarchie.
12 Fondateur du rite sunnite hanafite, mort à Bagdad en 767. 13 L'auteur évoque la région de Manâkha. Tomas Gerholm, Market, Mosque and Mafraj. Social Inequality in a Yemeni Town, Stockholm, University of Stockholm, 1977, p. 32. Nous faisons la même observation dans la région de Taez (voir plus loin). 14 Pierre Bourdieu, « Le sens de l'honneur », in Esquisse d’une théorie de la pratique ; précédé de trois études d’ethnologie kabyle, Paris, Seuil, 2000, pp. 19‐60.
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À partir des principes structuraux et comportementaux du sens de l'honneur, le contenu exact du mépris envers le burghulî devient plus intelligible et de nouvelles pistes de réflexion sont ouvertes. Par exemple, il n'est pas surprenant que l'on fasse une lecture linguistique, en rapprochant burghulî du mot lughlughî, qui évoque la confusion : le « blabla » du burghulî s'oppose à la parcimonie langagière de l'homme d'honneur. Le burghulî est soupçonné d'entrer en relation trop facilement. Il est taxé de mollesse, de bâtardise (maznawa), d’efféminement (mukhannatha). Toutes les dimensions du stigmate dérivent d'une même prémisse fondamentale de la culture endogame tribale : le mélange, comme la sexualité, est une mise en danger potentielle de l’ordre social. Cette lecture structurale du terme burghulî éclaire un autre épisode marquant du mouvement de contestation du printemps 2011 : dans son discours du 15 avril, devant la foule de ses partisans, Ali Abdallah Saleh invitait l’opposition à mettre fin au « mélange » (ikhtilât) sur la Place du Changement. Très habilement, le Président mobilisait le registre de la juridiction islamique qui encadre les interactions entre les deux sexes, mais sa cible était bel et bien politique : implicitement, il accusait les partis de l'opposition de se rendre complice d'un « foutoir ». Par la mise en cause de la dignité des femmes, il réactivait le même stigmate et faisait passer implicitement la contestation pour un « mouvement de burghulî », sans crédibilité politique. Les réactions scandalisées des femmes furent alors recueillies et diffusées par les chaînes satellitaires : leur colère devenait l'emblème de la dignité du mouvement dans son ensemble. Un mécanisme analogue s'est mis en place autour de la très charismatique Tawakkul Karmân, femme originaire de Taez récompensée en octobre 2011 par le prix Nobel de la Paix, qui scande le mouvement par des prises de position exemplaires de simplicité et de fermeté à l'égard du régime. Dans tous les épisodes de cette révolution, le retournement du stigmate associé à l'entre‐deux sert de levier pour redéfinir le paysage de l’honneur. C'est le paradoxe du piémontais : bien que stigmatisé, il continue d’appartenir au monde tribal, et c'est toujours par son entremise qu'arrive le changement15. À ce titre, il fait partie intégrante du système : le piémontais est indispensable au renouvellement de la hiérarchie tribale, et donc à sa survie. Mais cette vérité subtile est constamment occultée par la construction d'une tribalité idéale, excluant l'impureté du burghulî. Un mode de pensée culturaliste s'est enraciné dans le Yémen d'Ali Abdallah Saleh, qui se manifeste en premier lieu à propos de Taez, dans l'idée qu'elle ne serait pas une région tribale. II/ Taez, une culture tribale latente Dans le Yémen des années 2000, Taez est emblématique d'une exception à la tribalité. Les Taezis eux‐mêmes revendiquent cette distinction, et aiment à se penser comme une société profondément transformée par l'éducation moderne. Qu'il s'agisse
15 Ces considérations doivent beaucoup à la réflexion de Jocelyne Dakhlia sur l’entre‐deux. Voir
notamment Lingua franca. Histoire d’une langue métisse en Méditerranée, Arles, Actes Sud, 2008.
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des rapports hommes‐femmes, de l'influence des cheikhs dans les campagnes ou de la gestion des affronts à l'honneur, l'accent est mis systématiquement sur la mise à distance de la norme culturelle tribale. Néanmoins, ce constat peut être relativisé à l'examen des pratiques, qui engagent fréquemment les prémisses logiques de la segmentarité16. Par exemple, officiellement, la justice tribale n'a pas droit de cité et c’est le tribunal qui est considéré comme l’instance de règlement des conflits. Toutefois, les tribunaux sont corruptibles, les démarches couteuses : comme ailleurs au Yémen, les parties ont en général intérêt à s'entendre en mobilisant des procédures de médiations avant d’avoir recours à la justice étatique. Simplement, ces procédures seront rarement rattachées explicitement au registre tribal par ceux qui les mobilisent. De même sur le plan politique, « l'oppression du cheikh » passe pour un synonyme d'arriération, et il est courant de railler les habitants de telle région des alentours, qui ne s'en seraient toujours pas émancipés (notamment Shar'ab, Mawiya, ou encore al‐'Udayn). Cependant, dans la gestion de ses propres affaires, les Taezis font bien appel à des personnes d'influence, qui sont appelées avec déférence « Docteur », « Ingénieur » (muhandis) ou « Maître » (ustâdh), quand on aurait utilisé ailleurs le terme « Cheikh ». À Taez, il semble déplacé de solliciter quelqu'un en faisant valoir sa noblesse de naissance. Mais il est possible de le faire au nom de sa « science », et souvent cela revient au même. En fait, le tribalisme se trouve comme délégitimé sur le plan idéologique. Maggy Grabundzija l'observe dans les années 2000 à Miqdar, un village de la Hujariyya : « Aujourd'hui différentes tribus coexistent dans le village : Qus'iya, Sharif, Haddad, Faqih. Mais les villageois ne se définissent pas en fonction de leur appartenance tribale. Lorsqu'on demande à l'un d'eux de quelle tribu il est, souvent, il hésite quelques instants avant de répondre qu'il n'appartient à aucune ; il ne finit par dévoiler son appartenance tribale qu'après une certaine insistance. »17 Sur les Hauts Plateaux, l'ensemble des lignages tribaux est rassemblé dans une filiation mythique remontant à l'ancêtre commun Qahtân. Les Taezis ne se revendiquent que de façon très marginale de ce monument généalogique, qui contredit trop visiblement l'égalitarisme républicain. En ville, ils diront par exemple : « J'appartiens à la tribu de Miqdar », par référence à leur village d'origine. Les liens généalogiques entre
16 L'accent porté ici sur les prémisses logiques de l'action nous semble nécessaire pour penser la
segmentarité dans un cadre urbain, mais cela conduit à une utilisation assez extensive de la notion de tribalisme. L'objectif n'est pas de proposer un système mais de faire réfléchir, en déplaçant des lignes qui paraissent figées par des enjeux politiques. Dans ses premiers travaux sur l'Algérie, Jeanne Favret‐Saada travaillait dans cet esprit les thèses de Gellner sur la segmentarité, en observant la « réactivation de schèmes flottants de la culture antécoloniale ». Voir notamment : « Le traditionalisme par excès de modernité (1967) » in Algérie 1962–1964. Essais d'anthropologie politique, Saint‐Denis, Bouchène, 2003, pp. 33‐62. 17 Maggy Grabundzija, Espaces, rôles sexués et représentations genrées dans un village du Hugariyah. Une anthropologie des mutations récentes du Yémen, thèse de doctorat en anthropologie, Paris, EHESS, 2009, pp. 149‐150.
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ces villages et les tribus des Hauts Plateaux existent et sont connus, mais les exhumer pour les exhiber est un geste éminemment politique, perçu comme une marque d'allégeance au régime de Sanaa18. Au quotidien cependant, les principes du tribalisme resurgissent indirectement, sous forme des mécanismes de distinction évoqués plus haut. Dans les campagnes de Taez, le même mépris pour les « gens du cours d'eau » existe traditionnellement. Par exemple dans la Hujariyya, la vallée de Qadas est méprisée par le plateau d’al‐Salû qui la surplombe, ou encore la vallée d'al‐Nashama19 par le plateau d'al‐Jibsiyya. En milieu urbain on observe un tribalisme de distinction, central dans les pratiques de régulation qui assurent le maintien de l’ordre social. La relégation sur les avenues des travailleurs journaliers s'effectue au nom du respect des espaces domestiques citadins20. Ces pratiques découlent, comme le remarque Paul Dresch, de « la perception selon laquelle ces personnes sans attaches, dont la place dans le système tribal est incertaine, sont destinées à créer des problèmes. »21 En ce sens, la région de Taez reste pétrie de culture tribale. Nos observations s'inscrivent délibérément à rebours des lectures qui contrastent a priori le Bas Yémen et les Hauts Plateaux, les régions chaféites et les régions zaydites, en pointant une différence intrinsèque de degré dans la tribalité. Nous voulons considérer à l'inverse que, dans le Bas Yémen, l'identification ou non au référent tribal est fonction d'une configuration politique chaque fois particulière. Déjà au XIIe siècle, des textes de l’époque sulayhide célébraient la douceur des habitants du Bas Yémen et la luxuriance de son agriculture, par opposition à la rudesse des farouches tribus du Nord22. L'éternité de ces lieux communs ne fait pas leur validité. Elle témoigne simplement de la récurrence d'une configuration qui s'est toujours posée dans le Bas Yémen, et qui se pose tout autant aujourd'hui sur des Hauts Plateaux ouverts aux migrations et à la
18 Voir par exemple la démarche du Dr Qâ'id Muhammad Tarbûsh, Min ansâb 'ashâ'ir muhâfazat
ta'iz. Alwahda alyamaniyya filbuniyya alsukkâniyya liabnâ' muhâfazat ta'iz [De la généalogie des clans du Gouvernorat de Taez. L'Unité Yéménite dans la structure démographique des enfants du Gouvernorat de Taez], Aden, Dar jâmi'a 'adan lil‐tabâ'a wal‐nashr, 2005. 19 La mauvaise réputation d'al‐Nashama est relevée par Maggy Grabundzija, Espaces, rôles sexués et représentations genrées dans un village du Hugariyah. Une anthropologie des mutations récentes du Yémen, op. cit., p. 126. 20 Vincent Planel, « Les hommes de peine dans l’espace urbain. Spécialisations régionales et ordre social à Taez », Revue des mondes musulmans et de la Méditerranée, n° 121‐122, 2008, pp. 147‐163. Sur cette problématique à Sanaa, voir Franck Mermier, Le cheikh de la nuit. Sana’a : organisation des souks et société citadine, Paris, Actes Sud, 1997. 21 Paul Dresch, « Tribalisme et démocratie au Yémen », Chroniques yéménites, n° 4, 1994, p. 23 22 Éric Vallet, L’Arabie marchande. État et commerce sous les sultans rasūlides du Yémen (626– 858/1229–1454), op. cit., p. 19.
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modernité23. Aussi la reprise de ces lieux communs, dans le registre savant de l'expertise ethnologique, ne peut‐elle qu'en obscurcir les enjeux politiques. Prenons par exemple la manière dont Robert Stookey, dans un article important de 197424, traite la question du Bas Yémen. Pour éclairer des événements contemporains, l'auteur avance l'idée que les structures sociales du Bas Yémen auraient perdu leurs caractéristiques tribales en faisant l'expérience de l'État sous les dynasties ayyoubide et rassoulide (1174‐1454) : « À mesure que le rôle ancestral des cheikhs du Sud dans la préservation de la solidarité sociale était affaibli [par l'État rassoulide], leur pouvoir de coercition sur leurs voisins tendait à être appliqué en vue d'intérêts égoïstes plutôt que collectifs »25. Or on ne peut qu'être frappé par la portée générale de ce mécanisme, pressenti ici pour l'époque rassoulide, mais qui rappelle étrangement le vingtième siècle : dans les campagnes de Taez, les pouvoirs locaux furent d'abord déstabilisés par la généralisation soudaine des migrations de travail vers Aden, en lien avec le boom économique de la Seconde Guerre mondiale. Seulement dans un second temps, le conflit prit une tournure idéologique. L'auteur écrit au début des années 1970, dans un contexte où les cheikhs de la région de Taez sont violemment contestés par la guérilla des Fronts (jabhât) financés par le Sud socialiste. Le régime du Nord réplique en s'appuyant de manière accrue sur les cheikhs, ce qui contribue à alimenter la fronde26. Robert Stookey décrit très précisément cette réaction en chaîne (que l'on appelle en anthropologie une « schismogenèse »)27. Pourquoi alors faire un détour par la période rassoulide ? Pourquoi invoquer une spécificité culturelle, trouvant son origine dans une période historique reculée, alors que les événements contemporains participent manifestement d'une même configuration transhistorique (que nous essayons ici de pointer avec la notion de « piémonts »)? Qu'il s'agisse de l'incursion ayyoubide ‐ dont est issue l'expérience rassoulide ‐, de l'impérialisme ottoman, anglais ou égyptien, les montagnes yéménites ont été régulièrement soumises à l'influence plus ou moins lointaine d'États puissants. Certes, ces expériences ont été un peu plus fréquentes dans le Bas Yémen que dans les régions plus reculées des Hauts Plateaux. Mais cela suffit‐il pour que le Bas Yémen acquiert, de manière intrinsèque, « les caractéristiques d'une société paysanne »28?
23 On peut définir la modernité comme un processus historique de rationalisation de l'action des
hommes, adossé à des institutions. Pour une approche cybernétique de la modernité, voir Jean‐François Lyotard, La condition postmoderne, Paris, Éditions de Minuit, 1979. 24 Robert Stookey, « Social Structure and Politics in the Yemen Arab Republic », Middle East Journal, n° 28/3, 1974, pp. 248‐260. 25 Ibid, p. 253. 26 Ibid, p. 257. 27 La schismogenèse, symétrique ou complémentaire (comme ici), est une séquence cumulative d'interactions qui aboutit à la formation de deux entités antagonistes. Voir Gregory Bateson, La cérémonie du Naven, Paris, Éditions de Minuit, 1971. 28 Robert Stookey, « Social Structure and Politics in the Yemen Arab Republic », op. cit., p. 252.
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Tant que Taez restait à l'avant‐garde de la contestation démocratique, il n'y avait pas lieu d'ergoter sur ces détails. Mais ces questions épistémologiques29 revêtent une importance cruciale, à l'heure d'un processus révolutionnaire où les Hauts Plateaux font entendre à leur tour leurs revendications démocratiques. Car présenter systématiquement Taez sous l’angle de la civilité (tamaddun), n’est‐ce pas assigner en retour les Hauts Plateaux à l’archaïsme ? Tout au long de la présidence d’Ali Abdallah Saleh, les vagues de contestation progressiste venues du « Sud civilisé » sont venues s’échouer sur le « roc tribal ». Jusqu’en 2011, le chef de l’État en sortait à chaque fois renforcé car son pouvoir reposait précisément sur cette dichotomie, ou sur une certaine manière de s’en accommoder. III/ La République des burghulîs Comment la région de Taez s’est‐elle retrouvée statutairement dans une position d’exception, celle du burghulî ? Loin de se réduire à un antagonisme culturel ancestral entre le Bas Yémen et les Hauts Plateaux, elle est la conséquence de la formule politique qui s'est imposée dans le Yémen du Nord républicain, dans les années d'instabilité qui ont précédé l'arrivée au pouvoir d'Ali Abdallah Saleh (1978). L'exclusion des Taezis de l'armée est la pierre angulaire de cette formule politique. Cette évolution s'amorça dans les années qui suivirent le retrait égyptien (1967), paradoxalement, alors que l'armée républicaine était parvenue à tenir en échec les royalistes grâce à un afflux de volontaires venus de Taez et des régions chaféites. Mais des pourparlers avec les forces royalistes étaient menées en sous‐main, dans lesquelles les alliances tribales étaient déterminantes. Des luttes de pouvoir complexes au sein de l'armée républicaine aboutirent à l'écrasement de sa fraction la plus idéologique, les Forces Populaires de Résistance (marxistes et nationalistes arabes), où figuraient bon nombre de Taezis. Le commandant des forces spéciales ‘Abd al‐Raqîb, héros du moment, fut assassiné en 196930. Dans les années 1970, les hauts gradés originaires de Taez furent évincés, tandis qu’aux échelons inférieurs les militaires originaires de cette région rencontraient systématiquement des obstacles à leur avancement31. L’option moderniste du président Ibrahîm al‐Hamdî (1974‐1977) ne parvint pas à changer la donne. Les Taezis ne firent plus carrière dans l’armée, seulement dans la petite
formes analogique et digitale d'information. Sur cette question épistémologique fondamentale, voir Gregory Bateson, La nature et la pensée, Paris, Seuil, 1984, pp. 56‐61. En ligne de mire de nos remarques sur le tribalisme à Taez, la tendance des sciences sociales à multiplier les « facteurs explicatifs » (comme autant de procédés analogiques), aux dépens d'une description précise des processus engagés dans la reproduction de l'ordre anthropologique, qui serait plus à même d'en éclairer le caractère systémique (digital). 30 Sur cette période, voir Paul Dresch, A History of Modern Yemen, Cambridge, Cambridge University Press, 2000, pp. 114‐117. 31 Robert Stookey, « Social Structure and Politics in the Yemen Arab Republic », op. cit., p. 258.
29 La distinction esquissée ici entre « degré » et « configuration » renvoie à la distinction entre les
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administration et l’éducation. Parallèlement, ils développèrent le commerce et l'industrie, mais sans pour autant constituer une bourgeoise capable de défendre ses intérêts de classe. Dans les années 1970, l'activité commerciale restait profondément stigmatisée. Les poussées d'inflation étaient systématiquement imputées aux marchands, suspectés de s'enrichir sur le dos du peuple32. Encore dans les années 1990 dans le souk de la Vieille Ville de Sanaa, les commerçants taezis, taxés de concurrence déloyale, étaient emblématiques d'une modernité destructrice au même titre que l'irruption des tribus dans la ville33. Aussi les Taezis se sont‐ils installés progressivement dans le stigmate du burghulî, de l'homme au commerce suspect, dépourvu d'honneur et attiré par le gain. En dernière analyse, la frontière quasi « ethnique »34 entre Taez et les Hauts Plateaux découle d'un décalage temporel dans l'accès à l'expérience migratoire. Dans les années 1950, les montagnes de Taez étaient l’arrière pays immédiat d’un port mondial. À la veille de la révolution de 1962 au Nord, Aden comptait 200 000 habitants, dont environ 80 000 travailleurs venus des montagnes (la population globale de Sanaa à la même époque n’était que de 50 000 âmes)35. Depuis Aden, les Taezis émigraient dans le monde entier36. Ils faisaient l’expérience du prolétariat urbain, de l’enseignement moderne et des idéologies révolutionnaires. Dans le reste du Yémen tribal, l'expérience de la migration ne se généralisa qu'après le choc pétrolier de 1973. Mais peut‐être ce décalage temporel n'aurait pas prêté à conséquence, si l'impérialisme égyptien ne s'y était engouffré, entraînant le Yémen du Nord dans une révolution pour laquelle il n'était pas tout à fait prêt. Comme le montre François Burgat, le témoignage des acteurs de cette époque37 dévoile les carences structurelles du processus révolutionnaire, et ses conséquences sur le caractère inachevé du processus de modernisation politique :
32 Ibid. pp. 259‐260. 33
Franck Mermier, « Sanaa, métaphore de l’État yéménite », in Gilbert Grandguillaume, Franck Mermier et Jean‐François Troin (dir.), Sanaa hors les murs. Une ville arabe contemporaine, Sanaa‐Tours : CFEY‐URBAMA, 1995, pp. 37‐70. À partir des années 1990, de nombreux cheikhs et hommes de tribus ont également saisi les opportunités économiques offertes par le commerce. 34 Frederik Barth, « Les groupes ethniques et leurs frontières », in Philippe Poutignat et Jocelyne Streiff‐Fénart (dir.), Théories de l’ethnicité, Paris, PUF, 1999, pp. 203‐249. 35 Paul Dresch, A History of Modern Yemen, op. cit., p. 86. 36 Fred Halliday, Arabs in exile. Yemeni migrants in urban Britain, London‐New York, I. B. Tauris, 1992. 37 Ahmad Muhammad Nu'mân (1909‐1996) est originaire de la Hujariyya, où dans les années 1930 il créa une école avec des enseignants formés à Aden. Il est le co‐fondateur du mouvement des Yéménites Libres avec Muhammad Mahmûd al‐Zubayrî. Voir François Burgat, « Ahmad Muhammad Nu‘mân et la construction d’une identité nationale yéménite », Revue des mondes musulmans et de la Méditerranée, n° 121‐122, 2007, pp. 185‐200.
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« En appuyant massivement la révolution de 1962, Nasser a certes donné à la jeune République yéménite les moyens de sa victoire militaire "par le haut". Mais en substituant ses agents aux leaders historiques du mouvement de modernisation, il a obéré le caractère endogène de la dynamique modernisatrice, la privant probablement, de ce fait, d’une partie de ses ressources propres. »38 Au fond, les Taezis sont devenus les otages d'une république qui doit perpétuellement se légitimer sur le plan idéologique, et dont les innovations se cantonnent dès lors aux domaines de l'éducation et de l'activité économique. Outre l'humiliation profonde qu'elle représente pour la région de Taez, l'épuration de l'armée républicaine est lourde de conséquence car elle inscrit au cœur du régime le principe d'une incompatibilité fondamentale entre la modernité et les exigences de l'honneur tribal39. En construisant sa stabilité simultanément sur les deux registres, la République contribue paradoxalement à les maintenir dissociés. Cette contradiction n'a fait que s'aggraver dans les décennies suivantes, à mesure que les montagnes yéménites s'ouvraient sur le monde et que l'activité commerciale se généralisait. Dans ce contexte, les Taezis mettent en berne leur fierté régionale, comme pour préserver leur dignité en vue de jours meilleurs. IV/ Un déni d'ethnicité Dans son panorama linguistique des parlers de la capitale dans les années 2000, Julien Dufour observe : « Par exemple, l’intellectuel à la mode du Sud, tête nue, portant veste, chemise et pantalon, et qui peut ou a pu être proche d’idées socialistes. Estil de Ta‘izz ? de ‘Adan ? Difficile à dire d’emblée, car sa langue est un arabe assez standard, peu marqué dialectalement, volontiers proche de ce qu’on peut trouver dans la presse internationale ; certains traits semblent venus de l’arabe égyptien. »40 Il n'y a rien d'étonnant à ce que le melting pot de la ville d'Aden produise une distinction langagière alignée sur le standard international. Cela est plus surprenant venant d'une région rurale particulière, surtout dans le contexte yéménite. La langue neutre des élites Taezies contraste même avec la langue utilisée au sommet de l'État : le Président Saleh s'exprime dans le dialecte de sa région d'origine, Sanhân. Les hauts responsables du régime le suivent en adoptant un dialecte « tribalisant » savamment dosé aux accents de leurs régions respectives. De même dans la vieille ville de Sanaa : « Une autre figure : le lettré San‘âni de grande culture, portant facilement le qamîs, voire le gilet sous la veste à l’ancienne manière, et une coiffure de type traditionnel. Il
38 Ibid., p. 183. 39 Le cas yéménite s'apparente à d'autres situations de changement social rapide. Voir notamment : Jean Comaroff & John Comaroff, « Le fou et le migrant. Travail et peine dans la conscience historique d'un peuple sud‐africain », op. cit. 40 Julien Dufour, « Attitudes linguistiques et identités locales à Sanâ’ », op. cit., p. 140.
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maîtrise parfaitement l’arabe classique, bien sûr, […] mais il ne se croit pas tenu de l’employer à l’oral et s’autorise souvent à user du dialecte de San‘â’, sous une forme châtiée, là où d'autres auraient mis leur point d'honneur à parler une langue très classicisante, comme si les lettres de noblesse de ce dialecte étaient assez assurées pour qu’il puisse servir même aux conférences ou aux discussions les plus savantes. »41 Qu'il s'agisse de l'élite tribalisante ou de l'ancienne élite sanaanie, une forme d'appartenance locale est mise en avant, qui est synonyme de dignité. Dans leurs stratégies de distinction linguistique, seuls les Taezis adoptent un dialecte neutre ‐ la langue « efféminée » du burghulî – qui tend à effacer toute référence décelable à un terroir42. Taez a pour identité de ne pas en avoir. Il est révélateur également que Taez n'ait pas son attribut vestimentaire. Chacune des autres grandes régions a le sien, qu'il s'agisse du poignard d'apparat recourbé (janbiyya) pour les Hauts Plateaux, ou des différentes formes de pagne : la futa de la Tihâma (cousue en boucle sur elle‐même), le ma‘waz de Lahj (tissé avec des motifs géométriques), du Hadramaout (orné de broderies épaisses) ou de Mahra (couleurs fluo). Ces habits « traditionnels » évoluent au gré des modes, selon les modes de consommation modernes. Mais à Taez, le port du ma‘waz ne donne pas lieu à une folklorisation régionaliste. Taez ne se démarque des autres que par son identification constante à la modernité. Dans les années 1960, elle est la première région où les hommes se sont mis à porter des pantalons. Ailleurs dans les montagnes tribales, le pantalon continuait de faire scandale, et les Taezis riaient de ces mœurs arriérées. La ville de Taez rassemblait des tailleurs réputés, et c'est là que se dessinait la mode. Mais dans les années 1980 et 1990, l'activité économique s'est déplacée vers Sanaa. Les petits tailleurs sont partis travailler dans la capitale, où ils doivent faire face à la concurrence des vêtements importés de Chine. Aujourd'hui les Sanaanis ont adopté eux aussi l'habit européen. Mais sitôt terminés les horaires de bureau, ils rentrent se changer et retrouvent leur tunique et leur poignard recourbé. Et s'ils portent l'habit du professeur et du businessman, c'est avec des souliers vernis. Voilà qu'ils se moquent à leur tour des Taezis, qui portent le pantalon de flanelle avec des sandales : « Ça, c'est typiquement taezi! ». Dans la capitale, les Taezis forment la plus importante des communautés immigrées43. Mais même dans les années 2000, leur sociabilité reste relativement dissociée du melting pot sanaani. Les jeunes se fréquentent à l’université, mais rarement
41 Ibid., p. 140. 42 Sur ce contraste entre les élites sayyids et taezies, voir aussi Gabriele vom Bruck, « Kinship and the embodiment of history », History and Anthropology, vol. 10, n° 4, 1998, p. 263‐298. 43 Dans les années 1970, outre l'exode rural des environs de Sanaa, la diaspora Taezie au sens large (incluant les marchands d'Aden et de Djibouti) était presque l'unique apport de population extérieure. Voir Jean‐Marc Prost‐Tournier, « Sana’a. Présentation de la capitale du Yémen », Revue de géographie de Lyon, vol. 50, n° 4, 1975, pp. 361‐381. Cette prédominance relative s’est atténuée dans les années 1990.
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en dehors. Les blagues ne sont pas les mêmes : pour « briser la glace », les Taezis échangent souvent des boutades vulgaires qui font fuir les jeunes venus des régions tribales. Une blague ancienne circule encore dans les milieux sanaanis : « Sous chaque pierre que tu retournes dans la capitale, tu trouveras une vingtaine de Taezis qui s’activent… ». D’une certaine manière pour les Taezis, la révolution de 1962 n’a pas eu lieu : ils émigrent aujourd’hui vers l’intérieur du Yémen pour y développer le petit commerce, comme ils partaient autrefois vers l’Afrique de l’Est. Comme autrefois également, ils profitent de la migration pour s'approprier les outils de l'éducation moderne : du Hadramaout à Saada, toujours un adolescent en train de lire dans l’arrière‐boutique. Comme la région de Taez forme un excès d'enseignants, les jeunes partent dès la fin du secondaire se former ailleurs dans la République : à Dhamâr, Sanaa, Marib ou le Jawf, là où un parent commerçant peut les accueillir. En 2010, dans les régions reculées du Nord du pays, la proportion d'enseignants venant de Taez s'élève parfois à 90%, selon les responsables du bureau de l'éducation. L’investissement dans les études reste donc encore largement un corollaire de la stratégie migratoire. Ces émigrés de l’intérieur, serviteurs d'une République « hors‐sol », évoquent parfois le Yémen comme un « Grand Taez », avec un sourire. Certes, leur présence interstitielle a transformé en profondeur les régions yéménites. Au cours des cinquante dernières années, par l’entremise des Taezis ou par la migration, toutes les régions ont rejoint le Bas Yémen dans l’expérience des facilités modernes. Mais la condition méprisée des Taezis nourrit un postulat pessimiste quant à la possibilité de marier tribalisme et modernité. V/ Une citadinité à redécouvrir Si la condition méprisée des Taezis participe du blocage politique, c'est aussi qu'elle découle d'une amnésie de l'expérience citadine44. En effet, la citadinité des Taezis vivant à Sanaa dans les années 1990 et 2000 est l’héritière d’une culture urbaine forgée à Aden dans les années 1940, dans la confrontation avec les règles de la colonie britannique. Elle est également héritière de l’histoire de Taez dans les années 1950, alors capitale de l’imam Ahmed, et d’al‐Jahmaliyya – quartier de la cour et des troupes de l’imam venues des Hauts Plateaux – emblématique à l'époque d'une certaine « modernité yéménite ». Enfin et surtout, cette culture citadine est dépositaire de la mémoire politique de la jeune République. Dans les premières années après la Révolution de 1962, Sanaa était redevenue la capitale mais son développement était limité par la guerre civile et l’instabilité politique. Taez bénéficiait au contraire des investissements des entrepreneurs et des marchands de la diaspora (notamment le groupe Hâ'il Sa'îd), dans l’enthousiasme patriotique du
44 Jocelyne Dakhlia, L’oubli de la cité. La mémoire collective à l’épreuve du lignage dans le Jérid
tunisien, Paris, La Découverte, 1990.
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temps. Cette dynamique fut renforcée, à partir de 1969, par la menace des collectivisations dans le Sud devenu socialiste. Ainsi, Taez fut le théâtre d’une rencontre frontale entre des cultures citadines profondément antagonistes : les marchands de retour d’Aden, avec leur cosmopolitisme et leur aisance matérielle relative, se heurtaient à une petite notabilité citadine sous‐développée, de cheikhs locaux marginalisés, de militaires et de fonctionnaires républicains, aux maigres salaires. Là encore, les années 1970 sont une période historique cruciale. Si la survie de la République s'est jouée dans l'équilibre entre les grands ensembles tribaux des Hauts Plateaux, sa stabilité dans un contexte de développement économique a d'abord été mise à l'épreuve à Taez. Ainsi les cheikhs de la région, marginalisés au lendemain de la Révolution de 1962, ont‐ils reconstitué progressivement leur influence en s’alliant aux intérêts des grands marchands, de l'armée et de certains chefs religieux. Cette formule élaborée dans le « chaudron taezi » permet de concilier intérêts économiques, construction étatique et jeu politique tribal. Pendant les décennies suivantes, elle sera exportée « préventivement » dans le Nord du pays par Ali Abdallah Saleh, et elle est la clé de la stabilité ultérieure. Mais la mémoire de son élaboration n'est nulle part aussi vive qu'à Taez. La population urbaine, très politisée à l'époque, vit intensément cette période tourmentée : al‐Iryanî et la réconciliation avec les royalistes (1970) ; l’épisode progressiste d’al‐Hamdî (1974) et la guérilla des « fronts » marxistes (jabhât) financés par le Sud ; l’assassinat d’al‐Hamdî et la « restauration tribale » d’al‐Ghashmî et d’Ali Abdallah Saleh (1978). Loin d'accompagner passivement ces transitions, la population urbaine de Taez se mobilise selon un clivage assez prévisible : tandis que les enfants d'al‐Jahmaliyya s’orientent plutôt vers l’armée et se replient sur d’anciennes valeurs tribales, les enfants de commerçants sont plutôt marxistes, arborant cheveux longs et pantalons à « pattes d’éléphant ». Frictions et affrontements sont fréquents dans les premières écoles, construites grâce aux dons de pays étrangers, et dans les cinémas. Pour faire face aux assauts de la jeunesse « tribale » d’al‐Jahmaliyya et de la vieille ville, les nouveaux quartiers voient émerger des meneurs charismatiques45 et des phénomènes de bandes. Chaque transition politique apporte son lot de mobilisations, de déplacements et de mélanges entre les deux groupes de citadins. En somme, Taez se mue en un laboratoire de la citadinité yéménite, où s'élabore une culture urbaine à la fois tribale et moderne, cultivant le sens du paradoxe et du sous‐entendu. La scène politique actuelle est largement tributaire du Taez de cette époque. Le jeune commandant Ali Abdallah Saleh lui‐même y commence sa carrière politique sous la présidence d'al‐Hamdî46. Bon nombre d’intellectuels et de figures de l’opposition y ont
45 Pour un exemple contemporain de figure charismatique associant le capital scolaire au répertoire tribal, voir Vincent Planel, « “Zaïd, Za’îm al‐hâra”. Analyse sociologique d’un charisme de quartier », Chroniques yéménites, vol. 12, 2005, p. 81‐102. Cette présentation du phénomène des « bandes » dans le Taez des années 1970 doit beaucoup au témoignage de Mohamed Jazem, historien médiéviste rattaché au CEFAS. 46 Paul Dresch, A History of Modern Yemen, op. cit., p. 128.
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grandi et se sont ensuite installés à Sanaa : des islamistes et des socialistes, mais aussi par exemple le sayyid ‘Abd al‐Karîm al‐Khaywanî, figure emblématique du renouveau zaydite dans les années 2000, qui a grandi à al‐Jahmaliyya47. Mais à la fin des années 1980, les difficultés économiques ont fragilisé l'alliance du régime avec les marchands du Bas Yémen48. La réunification de 1990 s'analyse comme une fuite en avant de Saleh pour perpétuer la même formule politique, et quatre ans plus tard, le Nord impose par la force la même répartition des rôles : la mise à la retraite anticipée des militaires du Sud fait écho à la punition subie par Taez dans les années 1970. Observée depuis Taez, l'histoire récente apparaît moins comme une histoire fragmentée que comme la répétition cohérente d'une même formule politique, qui étend progressivement son emprise. L'État rapatrie sur Sanaa les profits de Taez, associés à son activité industrielle. La ville entre dans une période de déclin, marquée par le délabrement des infrastructures urbaines. VI/ Conclusion Durant les longs mois de révolte de l'année 2011, Taez est devenue plus que jamais la ville à abattre pour le régime en place. Pendant ce temps, la communauté internationale reste hypnotisée par les manipulations du régime liées à la guerre contre al‐Qaïda, refusant manifestement de comprendre ce qui se joue à Taez pour l'avenir du pays. Les Taezis sont pourtant les interlocuteurs privilégiés des visiteurs étrangers : ils sont traducteurs, intermédiaires, informateurs et chauffeurs d’ambassade, universitaires progressistes et fondateurs d’ONG. Cette spécialisation régionale supplémentaire découle encore de la même répartition des rôles : un peu à tous les niveaux, l'homme de tribu « prend la pose » et le burghulî « vend la mèche ». Pendant un demi‐siècle, Taez a été l'intercesseur d'une modernité perçue comme étrangère, et soupçonnée structurellement de bâtardise. Aujourd'hui encore, l’angle mort taezi brouille la cohérence de l’histoire yéménite. Il produit l’illusion d’une histoire fondamentalement chaotique, justifiant une politique axée sur le culte de « la sécurité et la stabilité » (alamn walistiqrâr). (Mai‐octobre 2011)
47 Laurent Bonnefoy, Les relations religieuses transnationales contemporaines entre le Yémen et l’Arabie Saoudite. Un salafisme importé ?, Thèse en sciences politiques, Paris, IEP, 2007, p. 356. 48 Abu Bakr Al‐Saqqaf, « Problèmes de l’unité yéménite », Revue du monde musulman et de la Méditerranée, vol. 67 n° 1, 1993, pp. 95‐108.